L'instrument (suite)

Un destin tout tracé.

Il ne faut pas regretter nos choix même si rétrospectivement ils nous paraissent audacieux. Ils ne sont pas le fruit du hasard. Ils reflètent notre personnalité. Notre patrimoine historique et familiale, notre manière d’entrevoir les événements, l’accumulation de nos succès et de nos échecs, sont des circonstances que nous n’avons pas, ou pas su, maîtriser. Parfois, ils nous mènent à prendre une décision illogique mais qui donnera du sens à notre vie.

Un simple refus ou un changement d’avis de dernière minute, alors que vous avez pesé le pour et le contre, que vous avez bien calculé les conséquences et les changements que pourraient vous apporter ce choix mûrement réfléchi, vous prenez un autre chemin. Comme un instinct, celui-là qui changera votre destin. Votre cœur bât fort. L’adrénaline est en fusion. L’excitation est à son comble. Rassurez-vous : vous êtes vivant !

Mon fils tu seras...

Il y avait un peu plus de quatre mois que mon frère avait fêté ses neuf ans, quand mon père lui demanda si lui aussi il voulait jouer de la trompette. Il visa mon père avec des yeux larmoyants. « ou du saxophone ? » dit-il désenchanté. Mon frère ne pouvait pas le décevoir une seconde fois et acquiesça.

Le paternel l’avait surpris à plusieurs reprises à pianoter sur divers objets, pendant que j’arrachais de mon clavier quelques notes naïves qui me résistaient avec pugnacité ! Il était donc évident que son fils serait musicien !

Il se passa quelques semaines voire quelques mois, car comme on l’a vu : prendre une décision doit se mûrir ! Dés que la maturité économique de la famille fut atteinte, on amena mon frère choisir l’instrument, car la location de saxophone n’existait pas.

Il faut ce qu’il faut !

C’était un immense magasin rue du Consulat, où les instruments rutilants attendaient sagement suspendus çà et là, le client averti ou ma mère et mon frère. Le vendeur qui nous connaissait depuis l’arrivée de la famille sur Limoges, écoutait sobrement avec quelques mouvements de tête comme pour dire oui, l’histoire et la raison de leur venue. Après quelques phrases d’encouragement qui rendit fière ma mère de son fils et de son choix, et après lui avoir demandé son budget, Gérard (car le vendeur s’appelait Gérard) décrocha plusieurs instruments :

Le premier était un beau saxophone alto, facile à jouer avec peu d’entretien qui était vendu avec son étui. Il était préférable qu’il commençât avec ce type d’instrument. Et puis… rapport qualité prix…

Il y avait aussi un très bel alto ! mais plus cher… garanti à vie, l’étui était fourni et il y avait la possibilité de payer en trois fois !

Le dernier présenté ne plaisait pas à ma mère. Allez savoir pourquoi ? Son instinct certainement !

 

Elle était décidée ! Elle prendrait le plus beau : il le méritait, il travaillait bien à l’école !

 

Elle remplissait ses trois chèques avec détermination quand mon frère s’exclama : « je préfère ça ! ».

Le destin.

Le téléphone sonna à la maison et comme ma mère n’était pas là, mon père répondit.

Il y eut un « ça va ? » quelques moments de silence. Trois « hum ». Cinq « oui ». Deux « oui oui bien sûr… bien sûr… ». Puis le « oui oui j’arrive » final qui le fit raccrocher.

Environ deux heures après, Hervé entra bardé de son sourire dans l’appartement au 15ème étage de la rue Joliot Curie, suivi de ma mère qui portait un carton visiblement lourd. Mon père qui était chargé lui aussi, fut obligé de faire un second voyage pour installer dans le couloir de l’entrée, la batterie Ludwig noire que mon frère avait choisi in extremis lors du remplissage du troisième des cinq chèques que ma mère donna à Gérard.

 

Vous pouvez toujours spéculer sur ce que mon frère pensait en voyant les saxophones étalés sur le comptoir du magasin de musique, mais personne ne saura quel instinct l’a frappé ce jour-là, à 9 ans et quelques mois.

 

Hervé est aujourd’hui batteur professionnel.

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1 commentaire pour “L’instrument (Suite)”

  1. Belle histoire comme quoi la vie est un roman ….Cela prouve que même très jeune, une petite voix intérieure est prête à s’exprimer pour déterminer un choix. En même temps Gérard ne savait pas bien vendre les saxophones ….!

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