L'humilité

Le stick fendit l’air et s’arrêta un instant sur un point imaginaire dans un tintamarre harmonieux. Son envol immédiat prit l’allure d’une épée prête à trancher un ennemi mythique. Au bout de cette arme infernale, un homme se tenait debout. Son frac lui donnait des allures de ministre et la droiture de sa silhouette attestait de son charisme. Il paraissait grand sur sa tribune et ses cheveux blanc laissaient voir sa nuque courte. Le mouvement insensé de ses gestes agitait son corps comme le ferait celui d’une marionnette sans fil. Son allure ne trahissait nullement son âge. Seul le siège haut, dissimulé sous sa queue-de-pie et qui lui permettait de se maintenir longtemps debout, divulguait sa longue existence.

L'humilité

Sa tribu retentissante lui faisait face. Leur conduite disciplinée illustrait l’effervescence ou le calme que le maître leur dictait dans un discours muet. Chaque clan lui apportait leur savoir peaufiné.

Sur sa gauche et en son centre, les archets attendaient de lancer leur salve rapide ou alanguie. Au lointain, les percussions martelaient leur son dantesque. Proche d’elles, les trompettes majestueuses tintaient, comme la cavalerie chevauchante dans une plaine bordée des bois restés sereins. Puis soudain, le tonnerre retenti et ce fut le silence. L’orchestre se tut !

Il s’immobilisa un instant. Puis la danse gracieuse de ses bras reprit et l’atmosphère devînt plus paisible. La flûte et la harpe s’envolaient dans l’assemblée restée silencieuse. Ce moment séraphin clôturait la soirée… Le corps de l’homme se relâchait. Ses yeux se fermèrent.

L’assistance écoutait encore un peu les notes qui n’étaient plus jouées. Puis ils brisèrent cette paix dans le vacarme de leurs mains.

Le maître se dégagea péniblement de son siège invisible. Dans un dernier mouvement il demanda aux musiciens de se lever pour l’aider à consommer la reconnaissance du public. Puis il lui fit face courbant son buste devenu raide. Il restait dans une gravité humble. Le premier violon l’aida à descendre de son podium. Le public continuait leur applaudissement, mais il ne ferait pas de rappel par respect pour son âge. Il sortit de scène avec les hommages loyaux de ses musiciens reconnaissants.

Le maître s’enferma dans sa loge. Il était préférable qu’on le laissât tranquille.

Le cas Prahlerish.

Christofer Prahlerish, fils de Helmut Prahlerish et d’Anna Berger, attendait dans les couloirs du Musikverein de Vienne.

L’excitation était à son comble. Il espérait beaucoup de cette fabuleuse rencontre.

Ce doctorant en arts musicaux, major de promotion, venait d’obtenir le Prix de Rome que même Berlioz n’avait jamais pu arracher.

La légende racontait qu’il maîtrisait l’harmonie et le contre-point depuis l’âge de huit ans et que sa virtuosité au violon était reconnue de tous. Mais la longueur de ses études et l’accumulations de ses succès l’avaient éloigné de ces gens de cœur qui l’auraient rendu plus humain : seuls les carriéristes lui faisaient encore la cour.
Il avait étudié les grandes œuvres et il les connaissait toutes d’une mémoire certaine.
Pourtant, il dirigeait des musiciens sans âme, tout juste des techniciens chevronnés de la note exacte. Il n’avait pas encore trouvé l’orchestre digne de ses compétences.
C’est pourquoi il eût cette chance de rencontrer le vieil homme ce soir là.

Veuillez me suivre.

On l’accompagna jusqu’à la loge.

Les fluorescents tamisés de la pièce donnaient un teint lunaire aux personnages.
Le jeune Allemand pris la parole dans un parfait français pour se présenter lui, et ses succès. Puis il salua le Maître comme on saluait dans sa caste.
Le vieil homme resté assis, lui sourit de ses yeux bleus de nordiste et lui tendit une main molle.
« Moi c’est Georges… que me vaut votre visite ? »
– Meister, les musiciens que je dirige… »   Georges, les yeux mi-clos, écoutait une nouvelle symphonie : le tempo andante non troppo des mots réguliers de Christofer Prahlerish lui convenait. Les cuivres de sa voix étaient présents et les archets des contrebasses posés dans leur étui rendaient à leurs cordes du pizzicato sur les temps forts. La croche des alti était piquée à contre-temps, tandis que les violoncelles reprenaient indéfiniment un legato en début de chaque phrase. Il regrettait de ne pas entendre le haut-bois qu’il n’a pas osé acheté dans sa jeunesse. Sa main fit un mouvement machinal comme pour ralentir le tempo qui parfois filait. Mais il laissait aller la continuité de la phrase car il trouvait ça plus puissant que des gestes inutiles et inopportuns, laissant ainsi l’orchestre suivre son chemin. Il savait que chaque orchestre a son caractère, sa marque distinctive, un parfum particulier. Georges commençait à entendre la signature de Christofer Prahlerish.
« …qu’en pensez-vous Maestro ? »
Georges se leva de sa chaise pour raccompagner Christofer Prahlerish. En lui ouvrant la porte, il lui dit :
« Les vagues ne sont pas plus importantes que la mer. Elles sont la mer. Elles se dessinent au dessus de la mer, s’individualisent, puis elles se fondent… merci de votre visite mon cher et je vous souhaite tout le succès que vous méritez. Et surtout prenez soin de vos musiciens. »
La porte se reforma derrière Christofer Prahlerish éberlué.
Avec le sourire d’un sage, Georges Prêtres remit sa baguette dans son étui.

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