Façade Théâtre
Crédit Photo Kluba Tadeusz

Le trac.

L’attente.

Catherine Moreau était assise sur une chaise communale et regardait droit devant elle. Tout comme nous, elle était habillée pour la circonstance. Ses cheveux longs, presque crépus, étaient attachés par une large bande de tissus élastique qui les maintenait en arrière. La mince peau de son visage laiteux laissait paraître quelques veinules bleutées et délicates. Je ne voyais pas la couleur de ses yeux, mais j’aurais aimé qu’ils soient verts ou bleus. Elle n’affichait pas sa peur. Seule sa main droite la trahissait.

Les six jurés, trois hommes et trois femmes, étaient assis derrière une grande table nappée d’un long tissus noir. De petites lampes individuelles éclairaient leurs avant-bras, leurs mains et une partie de leur visage.

Cet atmosphère peu lumineuse rendait plus fantasque notre situation.

Stéphane Chapou venait de sortir. On appelait Catherine Moreau pour le remplacer. Elle se leva sans aucune hésitation, malgré le poids considérable de son accordéon noir à paillettes.

Crédit Photo APMAC

La préparation.

La règle était simple : nous avions reçu quelques semaines auparavant, un morceau imposé et une liste d’une vingtaine de partitions dans la catégorie où nous concourrions. Dans cette liste nous devions en choisir deux et en présenter un seul devant un jury. C’était une épreuve régionale. À l’issue de ce concours, nous étions récompensés d’une médaille ou d’une coupe accompagnées d’un diplôme. Une qualification en finale dans la même catégorie aurait lieu à Paris deux mois plus tard pour les plus chanceux d’entre nous

Nous étions convoqués le 7 mai au théâtre à Cognac en Charente pour cette première rencontre.

J’avais quitté l’école de musique de mon quartier pour suivre une professeure peu scrupuleuse, qui aimait le mensonge, l’argent et les honneurs. C’est pour l’une de ces raisons qu’elle m’y inscrit .

L’épreuve.

Catherine Moreau s’assit sur l’unique siège placé au centre de la scène. Par la magie des chaises musicales, je pris sa place. Je savais maintenant pourquoi elle fixait l’horizon : elle était face à un vide palpable. Un trou noir, béant, silencieux, une spirale glacée qui montait, avalant toute forme de bravoure et s’engouffrait dans notre être, au plus profond de notre âme. Le jury froid écrivait encore sur le dossier de Stéphane Chapou. L’attente interminable accentuait l’angoisse générale.

La clochette pour le départ retenti. La faille s’ouvrit encore plus. Je réprimais avec peine le tremblement de ma jambe tandis que ma main droite exprimait ma peur. Les premières notes s’évadaient dans un désert chaotique.

Les yeux clos, je respirais à mesure qu’elle respirait. Je ressentais chacune de ses notes comme si elles étaient miennes. Mes doigts parcouraient son clavier et des danseurs sur une piste illusoire tourbillonnaient dans une valse emportant avec eux le néant dévoreur. Le vide se remplît de cette danse où le monde réel n’existait plus. Je revoyais la beauté de son visage où se dessinait un sourire paisible. Le bleu de ses yeux m’apparut enfin et les notes s’enchaînaient, détachées ou legato, sur des basses marquant le pas des valseurs insatiables. Chaque temps, chaque note, chaque mesure procuraient un plaisir collectif. Je saisissais alors cette chance d’être présent dans ce moment, cette place privilégiée qui me rendait différent et donnait tout son sens à ce choix d’être là. À cet instant, la raison de ma présence sur scène devint évidente : j’aurais aimé que Catherine Moreau le sache.

Quand vint mon tour, j’eus ce sentiment nouveau comme une envie démesurée de croquer ce néant, de partager mes émotions au fur et à mesure qu’elles arrivaient. De les faire vivre par le son de mon instrument. Le supplice précédent n’était qu’un plaisir dissimulé, une peur de l’inconnu que l’on peut dompter à la seule condition de l’accepter. Je n’avais pas vaincu le trac. Il est devenu ce complice nécessaire qui m’accompagne encore sur scène.

Les qualifications pour Paris avaient lieu au mois de Juillet. J’en faisais parti, heureux de retrouver la scène, et espérant revoir Catherine Moreau.

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