Le monde d'après... (suite)

Aljibe de Rosa
ALJIBE Crédit Antonio Martin Jaimez

La Finca Rosa

Le cortège matinal remontait el camino viejo vers 9:30. El Cojo était en tête suivi de près par Mani (el magnifico) et Paco. L’ascension était silencieuse pour ne pas mettre en difficulté ventilatoire la marche boiteuse d’El Cojo. De plus, les trois compères avaient épuisé tous les sujets de conversation durant ces quatre heures de travail passées à la Finca Rosa.

La Finca Rosa s’étalait dans la vallée à environ 2 km de las Cuevas Altas, et marquait un trait d’union en bas, entre les habitants de l’est et ceux de l’ouest. Elle était encaissée entre deux rochers, el Peñon Moja y el Peñon Choclon, qui l’abritaient en grande partie du soleil.

Entre ces deux rochers coulait une source anciennement abandonnée au profit des arrosages intensifs et rentables de la vieille époque de l’industrie agricole. Malek Albazar, dit el Moro, qui habitait tout près, avait capté la fuente de la Niña, à deux ou trois mètres au dessus des terres et construsit un aljibe conséquent, un mètre plus bas. Depuis Malek fut rebaptisé avec honneur et respect El Aguador. L’assemblée planifiait les cultures pour les besoins de la communauté et ceux des sols. La partie ensoleillée au sud, vers Berja, était plantée de fruitiers, de buissons et d’arbustes odorants. Vers le flanc à l’ombre des rochers, on cultivait les légumes et les fruitiers fragiles, et tout près de la fuente de la Niña dominaient cinq ruches. Les vieux de l’assemblée avaient transmis les compétences ancestrales Al Andaluz que chacun suivait avec beaucoup d’égards.

Les trois compères avaient pour mission pour cette période hebdomadaire de couper l’arrosage en irrigation, de recouvrir les sillons imbibés d’une fine couche de terre, et d’effectuer toutes les tâches nécessaires à la production. Quelquefois ils ne restaient qu’une heure ou deux, parfois plus.

Al Cortijo

El Cortijo Peñascos était la première habitation que l’on trouvait en arrivant depuis la Finca Rosa. On entrait de plein pied, par une porte basse, sur une pièce principale meublée d’une table, de quatre chaises et d’un lit. Les murs épais et chaulés, gardaient une température constante tout au long de l’année. Quelques ustensiles étaient suspendus à la poutre principale et on observait l’arrivée d’eau dans le fond de la pièce assombrie, révélant l’emplacement de l’évier et du cabinet de toilette. Un petit local sans fenêtre séparé de la pièce principale par un rideau de tissus épais, faisait office de réserve. Le repas se préparait à l’extérieur sous l’appentis, dans un four maure confectionné avec l’aide et la technique avisée d’Antonio-el-Feo.

Les caractéristiques du pois chiche fermenté.

Paco leur servait la Cerveza-Garbanzo fabriquée et prisée par toute la communauté, et pendant qu’ il préparait les fèves grillées, un bol d’olives et quelques bouts de poisson fumés présentés comme tapas, ses amis profitaient de la fraîcheur du cortijo centenaire pour reprendre leurs discussions du matin qui tournaient autour de la crainte du retour des riches propriétaires terriens : ils redoutaient que tout redevienne comme avant et ils préféraient la vie pourtant précaire des habitants de la montagne plutôt  que celle qu’ils avaient subie depuis des générations entières en tant que serviteurs d’un système libéral ! cette longue préoccupation leur donna soif. Puis vint la question de l’arrivée de nouvelles familles : jusque là l’assemblée n’avait pas eu besoin d’éditer de lois puisque les comportements des habitants de la montagne n’avaient jamais posé de problème pour la collectivité. Paco acquiesçait par conviction idéologique à cette question qui restait entière et en guise de long discours qu’il n’aurait pas maîtrisé, il remplit les verres à nouveau.

Au cas où il y aurait des vols dans la communauté, faudrait-il construire une prison ? Faudrait-il avoir une police pour tout surveiller ? Cette seule idée leur dessécha la gorge ! Quand les conversations et les tapas furent consommées, Mani se leva car Inès, sa femme, l’attendait ! Ils se resservirent le dernier verre et Mani s’en alla. Tandis que Paco délogeait la guitare de dessous son lit, El Cojo garnissait les verres. Après un réglage sommaire des cordes, il passa l’instrument à son ami l’espagnol qui se mit à chanter pour faire plaisir à Paco, des chansons françaises célèbres. Mais comme il ne connaissait pas la langue, les paroles phonétiques devenaient ridiculement drôles. Paco souriait de bon cœur en souvenir du temps où il faisait la même chose, pour des chansons espagnoles. Et Saul-el-Cojo encouragé de voir Paco heureux et pensant qu’il parlait de mieux en mieux français, resservait une tournée. Quand la bière fut liquidée, El Cojo retournait chez lui sans presque boiter. Les propriétés thérapeutiques de la Cerveza-Garbanzo n’étaient plus à prouver !

Le soir avant la tombée de la nuit, les trois compères redescendaient à la Finca Rosa pour rouvrir les vannes et faciliter le passage de l’eau dans les sillons. En remontant, Mani rentrait directement chez Inès-qui-l’attendait, tandis que Paco gardait le boiteux pour manger : les soirées étaient finalement plus sobres que les matinées.

Paco n’était pas nostalgique mais généreux. Et comme il avait un capital souvenirs considérable, il le partageait volontiers, et le plus souvent sous une forme musicale. L’accordéon et la guitare flottaient sur les notes parfois improvisées, parfois étudiées. Puis venait le temps des conoces este ? .

Un soir, Paco s’abandonna à ses souvenirs en quelques accords :

– Y este la conoces ?

– Si ! Claro ! Paco !

À la fin de la chanson, le guitariste se dit que Lola pourrait très bien la chanter. Paco pensait que c’était une très mauvaise idée… https://www.youtube.com/watch?v=i9bWEuXDzkw

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