Le monde d'après... (3)

Carlos.

Carlos n’appartenait à personne. Il venait de nulle part et n’avait pas de toit. C’était là son choix de vie que toute la population de la montagne respectait. Pourtant, de temps en temps, il allait de maison en maison pour seulement rechercher une présence : Il s’asseyait sur le bord du chemin en face de la porte qu’il avait choisi et il attendait à l’affût qu’on lui permette d’entrer. À l’intérieur, il profitait du frais de l’habitat et parfois il acceptait un peu de nourriture ou de l’eau. Il ne se serait jamais aventuré dans une maison vide.

Carlos vivait quelque part dans la montagne mais nul ne savait où exactement. Les soirs de l’assemblée il était présent, un peu à l’écart, puis il la quittait dès les premières notes de musique. Personne ne lui avait donné de surnom, pourtant tout le monde l’aimait.

Il accompagnait souvent l’équipe du matin qui descendait ouvrir les vannes et qu’elle soit de l’est ou de l’ouest, il ne se trompait jamais : il rejoignait à mi-chemin les jardiniers à la semaine puis les escortait jusqu’à la Finca. Ensuite, il repartait vers les hauteurs et parfois on ne le revoyait plus de plusieurs jours.

Lola l’avait pourtant recueilli quelques jours. Durant cette période il eut un toit, une présence et la douceur de Lola. On lui demandait très fréquemment des nouvelles de Carlos car tous se souciaient de sa santé. Lola était très flattée que Carlos l’eût choisi comme infirmière. Elle savait aussi que dès qu’il aurait repris du poil de la bête, il repartirait dans la montagne.

Un matin, il quitta Lola avant son réveil. Il ne boitait plus et s’estimait complètement guéri : il ne sentait plus aucune douleur et sa patte était désenflée. Carlos, le chien solitaire, pouvait retourner à sa vraie vie.

La tienda Teresa.

C’était un lieu idéal pour conserver les récoltes et toutes les denrées périssables. On y trouvait suivant les saisons (pourtant de moins en moins marquées) quatre jarres remplies du sel précieux, et cinq plus petites contenant des olives dans leur saumure ; dans six sacs de jutes : des farines de pois-chiche, de fèves, de caroubes et de pois ; suspendus en guirlande sur des drisses : l’ail tressée, les oignons, les dattes en branche, les piments doux et les piments piquants ; au sol un peu plus loin dans une dizaine de vasques en terre cuite tapissées de longues herbes séches : les tomates, les figues, les jujubes ; au fond, directement sur le sol s’étalaient les pommes de terre, les amandes, les fèves et les pois-chiches secs, les caroubes, les figues séchées, le tout délimité par un court muret de cailloux empilés ; sur des tablettes en pierre creusées en cuvette des graines de cumin, de l’anis étoilé, du curcuma entier y étaient déposés ; plus loin les pots de miel. Les oranges, les citrons, les mandarines et les bergamotes étaient stockés sur le côté droit en entrant.

Les parfums ainsi mélangés étaient à s’y méprendre ceux d’orient…

La noche de los recuerdos.

L’assemblée avait décrété de fêter les récoltes lorsque la tienda était suffisamment garnie. Ce qui arrivait en moyenne deux à trois fois dans l’année. Une date était arrêtée d’après les observations faites à la finca Rosa et à cette occasion on fabriquait de la bière de pois-chiche en plus grande quantité.

La fête se déroulait en deux parties : la première était consacrée à la distribution pour la population de toutes les denrées périssables, quant à la deuxième, elle impliquait un effort individuel, parfois difficile mais assumé. Chaque habitant devait confectionner un objet qui symbolisait sa vie d’avant. Il n’y avait aucune rigueur demandée concernant l’esthétique, ni dans la matière dans laquelle il était fabriqué. Ces fétiches étaient souvent faits de bois ficelés, sculptés, en terre cuite ou sèche ou en pierres ouvragées. Chacun y mettait du cœur à l’ouvrage et parfois il en sortait de véritables pièces de musée.

On organisait la fête coté sud de la finca, là où plus rien ne poussait. On y avait creusé au préalable un trou conséquent. On s’y rendait deux heures avant le crépuscule et chacun y apportait son objet.
Les provisions étaient à prendre à la tienda Teresa et quand tout le monde était servi en fonction de ses besoins, la nuit des souvenirs pouvait commencer.

Deux options s’offraient à chacun : on déposait son souvenir dans la fosse des souvenirs perdus si on voulait l’oublier. Si au contraire on souhaitait le partager on le confiait à un membre de l’assistance et on expliquait, si on le désirait, ce qu’il représentait. Les confessions se faisaient dans la bonne humeur, arrosées de bière et de chants.

Dans les anciennes fosses on trouvait entre autre le métier de Saul-el-Cojo, l’enfance d’Antonio-el-Feo, la maladie vaincue de Juan-Antonio-el-Calvo, le prénom de Paco, l’amour douloureux Izan-el-Bonito, la maison d’Inès… les secrets étaient gardés sous la terre muette.

Ce soir là, à la noche de los recuerdos côté sud de la finca Rosa, Carlos apparut. La surprise engendra un silence respectueux. Nul ne pensait plus revoir un jour Carlos car il n’avait participé à aucune des six dernières assemblées. Les gens s’écartaient sur son passage. Il transportait fièrement un long bâton de bois. Il se dirigeait vers Lola comme pour la saluer. Puis il déposa son fétiche dans la fosse de l’oubli. Carlos le chien berger d’un autre temps tirait, comme tous les autres, un trait sur sa servitude .

Et ce soir là à la noche de los recuerdos côté sud de la finca Rosa, pour le bonheur de tous, il plut.

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