Le monde d'après... (4)

Maison de berger.

La caravane

Pour Antonio Luis Lopez Febo tout est prêt. Le voyage jusqu’à Turon pouvait durer un peu plus de cinq heures, ou beaucoup plus s’il faisait une halte sur les hauteurs de Beninar. Sa cargaison est chargée, Lanès attelée, les quelques figues sèches et les caroubes entières tapissent le fond de son sac, une tortilla de patatas et deux tomates logent à peine dans une boite en fer. Il ne manque plus que les six litres d’eau que contient son cubi, un bout de savon et quelques affaires de rechange qu’il ajoute à son bagage. D’un claquement de langue la caravane s’ébranle.

Le commerce.

Le passé et la situation géographique de Turon n’avait aucun attrait ni pour le tourisme, ni pour l’industrie. Quand les grandes sécheresses bannirent les derniers habitants de ses maisons, des familles venues du nord de l’Europe vinrent s’y installer. Très vite ils firent de la pêche leur spécialité pour deux raisons : tout près du village se tenait la grande réserve d’eau de Béninar ; ils avaient très vite convenu que la pêche nocturne serait bien plus profitable que n’importe quelles autres activités agricoles diurnes. Ces nouveaux venus, pour qui les cruelles facéties du soleil faisaient des ravages, et considérant cette question comme vitale, s’étaient résignés à vivre principalement la nuit. À ce titre l’assemblée des las Cuevas Altas les appelait los murciélagos.

Ce peuple nordiste proposait au troc ou à la vente du poisson séché, fumé, salé, quelques conserves à l’huile d’olives agrémentées d’épices locales, des plats préparés à base de pommes de terre ou d’agrumes et quelques nouveautés qui n’étaient pas toujours du goût des consommateurs indigènes. Le poisson frais était consommé sur place dans les tavernes de Turon où l’on servait de la cerveza de higa. La qualité et la diversité de leur pêche étaient reconnues dans la région : l’absence d’agriculture intensive en amont avait épargné les eaux du lac de toute pollution, contrairement à ce que l’on pouvait constater plus en aval et jusqu’à la mer.

Les relations entre l’assemblée de las Cuevas et les gens de Turon étaient au début essentiellement commerciales. La barrière de la langue et le rythme de vie décalé de ces deux cultures n’auraient pu instaurer tout autre rapport social.

Mais l’assemblée avait construit un moulin à l’embouchure nord du lac. Cette construction difficile d’accès et trop éloignée de Las Cuevas, scella un lien amical entre les deux peuples voisins : l’entretien du bâtiment était confié aux Murciélagos qui pouvaient en bénéficier pour la fabrication d’huile d’olive et des divers farines coutumières. Ils le baptisèrent très vite Molino Zaïde et firent une fête à cette occasion qui reste encore gravée dans les mémoires.

Le volontaire.

Quand le moment se présentait pour se rendre à Turon, Antonio-el-Féo se portait spontanément volontaire tant et si bien qu’il fût déclaré titulaire permanent pour cette mission.

Fils d’un ouvrier agricole d’Almeria et d’une jeune hippie Allemande, il avait vécu toute sa vie Al Ejido. Son enfance aurait pu être différente si sa mère, Phoebe Hartmann, n’avait pas eu l’indélicatesse de mourir à sa naissance. Son père que l’alphabétisation avait ménagé, déclara Antonio Luis sous les noms de Lopez Febo car il pensait que Lopez Hartmann inciterait la moquerie à l’endroit de son fils. C’est ainsi qu’il fut rebaptisé Antonio el Feo par l’assemblée car il est bien connu que dans la langue Andalouse le « b » n’a pas beaucoup d’importance (comme les « s » en fin de phrases et une majorité de syllabes Castillanes). Le travail précoce dans la maçonnerie et le soleil Andalous avaient façonné sa silhouette et teinté sa peau d’un ambre foncé. Sa jeunesse et ses yeux clairs, héritage de sa mère, accentuaient son charme redoutable.

À 16 ans, une part de ses premiers salaires fut consacrée à la confection d’un Indalo tatoué sur son torse. Comment en vouloir à ceux pour qui le droit au luxe est absent depuis des générations ? Son père à son tour disparut dans l’une des batailles féroces et sanguinaires pendant les soulèvements des chabolas en juin 2025. Il pensait que son enfance méritait d’être déposée dans la fosse des souvenirs, ce qu’il fît à plusieurs reprises sans parvenir réellement à s’en libérer.

Oscar Petersen.

Avant les grands évènements d’Oslo, Oscar Petersen était un homme d’affaire réputé. Mais la situation économique de toute l’Europe avait terrassé le monde des finances et éradiqué tout espoir d’un retour à la normal pour cette famille bourgeoise, au point que ce géant des glaces avait entraîné sa femme et ses trois filles dans cette folle aventure Andalouse : Il avait réussi à extorquer de la firme qu’il dirigeait, une somme importante. Et comme il avait sauvé du marasme capitaliste la petite fortune qu’il avait accumulée durant ces trente dernières années, il entreprit avec quelques membres de sa familles et des amis proches l’achat opportuniste d’un village entier dans le sud de l’Espagne. Turon était le nom de ce village !

Los cambios.

Antonio est toujours ravi d’arriver à l’Embalse De Benimar, car c’est le signe d’une pause méritée. Lanès comme l’appelle Paco, est libérée de son joug.(En fait Paco dit l’ânesse et tout le monde pense que c’est pour se moquer d’Inès).

Antonio décharge les sacs à moudre près de la grande roue à grains et les deux amphores d’olives de l’autre côté, tout près de la petite roue à huile. Puis il plonge dans le lac aux eaux émeraudes des montagnes. Après avoir mangé un bout de son omelette et une de ses tomates, il repart seul vers Turon pour récupérer la commande de poissons pour l’assemblée.

Il sait qu’il va faire une halte à mi chemin. Sur les hauteurs du lac il y a une vieille cabane de berger rénovée. Il s’allonge dénudé sur le lit. Dans son demi sommeil elle apparaît vêtue d’une longue chemise de lin qu’elle fait glisser sur le sol. Sa silhouette blanche se détache de la pénombre. Tout son Être frémit au contact de sa peau. Ses cheveux sentent bon. Son corps est savoureux. L’étreinte est douce. Selma la fille d’Oscar s’abandonne délicatement dans les bras de son amant. L’échange entre les deux peuples se consomme aussi avec gourmandise. L’harmonie de leurs plaisirs se mêle aux chants célestes de la montagne. 

Il repartira le lendemain voire le surlendemain suivant comment s’organisent les affaires. Antonio n’est jamais très pressé de quitter le peuple de la nuit.

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