Le monde d'après... (5)

Le départ

Tout ce qu’elle devait savoir était consigné dans l’enveloppe. Elle la planqua sous la pile de linge qu’elle entassait dans la grande valise bleue. Depuis qu’elle eut appris la terrible nouvelle, Cataleya Montoya Yepes ne pensait plus qu’à une seule chose : partir ! Quitter leur maison à la calle de Castellon de la Plana 7, en el Barrio de Salamanca à Madrid, fuir loin de tout ce merdier ! Quand Maximilio Benicio de Cortés-Monroy apparut dans la chambre, Cataleya était furieuse. Maxi avait pourtant minutieusement tout organisé mais la colère de Cataleya n’était plus maîtrisable. Elle savait déjà que d’ici à quelques heures leur vie basculerait dans un monde absurde, loin de ce pourquoi ils étaient préparés jusque là, génération après génération.

La route qu’ils devaient prendre traçait une ligne droite en direction du sud. Une voiture sans chauffeur était garée dans la calle Oquendo.

Cataleya.

La nature cascarrabias de Cataleya, et son physique de déesse grecque sont les deux signes distinctifs de cette fille de diamantaire. Cette brune aux cheveux ondulés et au visage aquilin a dû faire frémir un grand nombre de ses étudiants de l’Université Simon Bolivar de Caracas où elle enseignait les sciences de l’alimentation. Son éducation judaïque, s’est évaporée dans les méandres de son parcours universitaire, et son doctorat a fini d’achever sa réflexion spirituelle pour en conclure que sa foi ne pouvait dépendre ni d’un dogme, ni d’un Être suprême. Elle ne retint de sa culture ancestrale que sa cuisine, ses chants et la fierté d’être Sérafade. Son premier mari lui laissa une fortune colossale quand il mourut dans un accident ridicule, mais sa richesse et son rang effaça le burlesque de l’affaire et rendit à sa notoriété un hommage tout à fait honorable. Ils n’avaient pas eu d’enfant par crainte de l’avenir et par manque de disponibilité de l’un et de l’autre.

Telle était sa situation quand elle rencontra Maxi.

Professeur Maximilio !

La descendance prestigieuse des Cortes-Monroy est remise en question toutes les trois générations depuis Hernan Cortés le conquérant jusqu’à Maxi. Ce jeune professeur diplômé de l’Université de médecine de la Havane est certainement le dernier de la lignée, du moins en était-il persuadé avant d’assister à la conférence : « Que ton aliment soit ton médicament ! Et si Hyppocrate avait raison ? ». Le professeur Maximilio de Cortés-Monroy est un fervent combattant contre les lobbies de l’agroalimentaire responsables de l’extinction d’une partie de l’humanité, de la destruction de la biodiversité et de la stérilisation de la planète. Ce combat est celui d’un groupe d’intellectuels et d’hommes d’affaires venus des quatre coins du monde dont les armes de lutte sont des articles de presse publiés dans des journaux acquis à leur cause, l’organisation de manifestations médiatiquement brocardées par des journalistes officiels, et de rares prises de parole dans des médias peu conciliants.

Elle s’était assise à côté de lui et ce jour là, le monde devint plus beau…

Un départ.

Maxi marchait devant, la grande valise bleue à la main. Par prudence on avait garé la voiture loin de leur domicile. Comme convenu, quand il arriva à la hauteur du coffre, Cataleya s’installa à la place du chauffeur et mit le moteur en route. Les trois coups retentirent sur la carrosserie pour lui annoncer que la valise était en place et qu’elle devait partir. Elle resta immobile dix interminables secondes en réalisant qu’elle venait d’entendre les trois coups d’une tragédie qui démarrerait au premier tour de roues. La voiture avançait pendant que le corps de Cataleya se glaçait. Elle ne regarderait pas dans le rétroviseur, ils se l’étaient promis. Tout ceci avait commencé quand ils reçurent dans un premier temps des lettres de menace de mort. Puis le Maire de la ville leur avait affecté à leur surveillance un policier qu’ils retrouvèrent assassiné devant leur porte. Ils avaient mûrement réfléchi à toutes les solutions qui leur restaient pour sauver leur vie. Ils venaient de perdre une bataille décisive, une bataille qui mettait fin à une guerre condamnée d’avance. L’unique héritier des Cortès-Monroy avait des terres dans le sud : S’y installer était la moins pire des issues.

L'attente.

Elle ne devait plus s’arrêter jusqu’à Gergal, ville fantôme aux portes du désert de Tabernas. Ils savaient que la chaleur y serait insupportable et que l’attente serait longue. Elle avala une gorgée d’eau tiède : elle en aurait assez pour finir les cinq kilomètres jusqu’à la ville et il lui resterait deux bouteilles. Sa colère se transforma en une fatigue puissante et nerveuse, qui crispait tous les muscles de son corps dans une douleur totale. Quand elle se gara sur la calle Arrieros, elle sombra dans un sommeil agité. Une petite musique tournait dans sa tête : « Maxi la rejoindrait dans les cinq heures après son arrivée à Gergal. Puis, leur ami Oscar Petersen viendrait les chercher pour les rapatrier sur Turon. Si Maxi n’était pas arrivé, elle devrait suivre les instructions de la lettre planquée sous la pile de linge entassée dans la grande valise bleue ».

Tout à coup elle ne comprenait pas ce qui pouvait changer dans leur plan le fait que Maxi soit là ou pas… de toute manière Oscar Petersen ne pourrait pas être averti de son absence… Cette lettre devenait l’obsession de son attente. Un objet de désir et d’effroi. Maxi n’avait parlé de cette option qu’au dernier moment, sans qu’ils aient pu en discuter, ce qui paniqua complètement Cataleya ! Elle n’avait pas l’habitude de ces pensées noires. À cette idée, Cataleya pleurait, rageait, regrettait de ne pas avoir été curieuse ! L’angoisse, la solitude, la peur, le dégoût, la rage, la fatigue, la ronde vertigineuse de ces sentiments accumulés l’entraîna dans un vaste siphon et elle perdit connaissance…

Épilogue.

Elle se réveilla dans une crise d’angoisse étouffante, secouée par des sanglots convulsifs. Elle était à l’arrière d’un van. Elle reconnut les épaules de géant du chauffeur. Elle ne connaissait pas le passager à côté d’Oscar Petersen. Sa tête reposait sur les cuisses de Maxi. Elle n’eut pas la force de parler. Elle comprit qu’elle pouvait être rassurée et se laissa bercer par le chaos de la route et la main douce de Maxi sur ses cheveux. Sa petite musique continuait « … tu seras Esteban, je serai Inès dans ce nouveau monde où plus personne ne viendra nous chercher… »

Plus tard elle ouvrit la lettre :

J’aime aussi me perdre

Dans la vague de ta chevelure,

Dans l’écume de tes yeux,

Dans le parfum de tes lèvres.

Tant de sentiers sur ta peau

M’emportent dans un ciel de miel.

Laisse-moi t’aimer

Comme l’air aime l’oiseau,

Comme le fruit aime ta bouche,

Comme mon ombre aime ton corps…

Me gusta tambien perderme

En la onda de tu pelo,

En la espuma de tus ojos,

En el aroma de tus labios.

Muchos senderos de tu piel

Me llevan a un cielo de miel.

Dejame amarte

Como el aire ama al pajaro,

Como el fruto ama tu boca,

Como mi sombra ama tu cuerpo…

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