Que fait Dieu dans tout ça ?

Un objet précieux.

Le jeune fellah déplaça hâtivement les deux gerbes de pailles et les quatre fagots de sarments de vigne pour dégager l’objet de sa passion. Fébrile, il déplia le linge qui l’entourait puis fît une dernière fois le silence pour être sûr qu’il fût seul à cet instant. Personne n’aurait pu le surprendre d’autant que son père, Farid Hadji-Choukri, était parti à Tlemcen il y avait à peine une heure et qu’il ne serait de retour qu’à la nuit tombée. De plus, l’ancienne bergerie était située à environ un kilomètre du douar et nul n’aurait pu le suivre. Doude, son chien, était resté à l’extérieur à l’affût de toutes approches suspectes et le jeune garçon avait une entière confiance en sa complicité et en sa fidélité.

Il s’assit sur une bille de bois et déposa l’objet précieux sur ses genoux. L’adolescent écarta les bords du tissus qui couvraient encore sa merveille. L’émotion était à son comble. Les pièces étaient taillées exactement comme sur les dessins que lui avaient fourni ses amis. Il gratta de son couteau une cheville en olivier juste pour le plaisir de la perfection. L’épite tournait entre ses doigts tout près de ses yeux puis il souffla les poussières invisibles avant de la déposer soigneusement avec les autres.

Le temps n’était plus à la contemplation mais à la création.

Farid Hadji-Choukri.

Farid Hadji-Choukri était d’une lignée d’hommes pieux. Dieu lui avait donné une fille, deux garçons, la santé, un métier, une terre misérable, et il lui avait repris Chafika sa femme, deux enfants, et l’admiration envers toutes choses. Ce fils de fellah avait vécu dans l’âpreté d’une époque et la rudesse des monts du Tessala au sud-ouest d’Oran (une chaîne surplombant les collines d’Aïn-Temouchent et les plaines de Sidi-Bel-Abbès). Les stigmates de sa vie à creuser les foggaras, avaient corroyé ses mains calleuses, son visage ridé, la maigreur de son corps et forgé son caractère impitoyable pour l’éducation de ses enfants. Farid vouait sa passion pour le Puissant tel un esclave obéissant à son maître. Dieu avait donné pour mission à Majda l’aînée, d’élever ses frères et sœur et d’oublier ses études. Pour Youssef le deuxième de la fratrie, son projet fût d’aider son père à user sa vie dans les puits et dans les champs et de renoncer à tous ses rêves. Quant à Zaïm le dernier, il suivra les études que le Créateur lui dictera. Telle est le prix de la misère humaine quand seul le ciel dirige votre esprit !

Le marché de Tlemcen.

Le souk El Kaïssaria est un marché étendu sur plus de cinq hectares dans la ville qui draine des milliers de visiteurs par jour aux rythmes des saisons. Ses ruelles étroites, ses échoppes inattendues, ses étalages fournis d’étoffes, de bijoux, de friandises donnent à ce quartier de l’époque des Zianides (du XIIème au XVIème siècle) le charme oriental pour le tourisme ponantais. Pour Farid c’était le lieu de vente pour ses récoltes de tomates, de poivrons variés, d’aubergines de toutes tailles, de pastèques géantes, de melons divers, de fraises exquises, de laine en vrac et tout ce que la ferme avait pu produire durant la saison propice, qui souvent se fondait en un maigre revenu pour que Dieu accomplisse ses désirs. Il installait son étal à l’ombre de la Grande Mosquée où le temps était scandé par les prières, la vente des divers légumes et quelques rares négociations pour capter, creuser ou entretenir un puits dans une riche propriété ou dans une ferme avoisinante. Comme Youssef l’accompagnait partout, il comprit ainsi toute la connaissance de son père. Mais comme il ne le suivait pas à la Mosquée, il oublia Dieu.

Tout près de Youssef se trouvait Sabri Al-Adil le marchant de thé.

Les trois frères.

Abdelfattah était aussi grand que sec. Il appartenait à ce genre humain qui transforme l’inutile en essentiel. Il portait dans son allure l’étendard d’un homme libre, n’obéissait à aucun dieu et n’était l’esclave de personne. Pour manger et boire il se faisait tantôt écrivain public, porteur d’eau, cueilleur, aide à l’hôpital et acceptait tous métiers qui le maintenaient dans cette dignité. Ses seuls maîtres étaient le qanoun, le oud et le piano pour lesquels il offrait la plus part de son temps. Il avait pour compagnons Tayeb et Younès avec qui il partageait les discours politiques, la littérature, la poésie et la musique.

Younès était ce qu’on pourrait appeler la percussion incarné. Ce Tunisien de Sfax avait grandi dans ce port au cœur de la méditerranée où convergeaient les marchandises et les musiques du bassin. Il donnait un sens rythmique à tout ce qu’il entendait et tout ce qu’il voyait. Il était capable de reproduire avec ses percussions le vol d’un colibri, le sourire d’une femme, et même la bêtise humaine.  Il parlait la langue des grillons et tout prenait sens sur ses peaux, ses cercles de métal, ses objets de bois et comme il aimait par dessus tout le rythme des mots, il figurait parmi les rappeurs les plus reconnus et le poète le plus apprécié de tout la communauté littéraire et musicale. Il fit le tour du monde pour accompagner d’innombrables vedettes mais il s’arrêtait volontiers à Tlemcen saluer ses amis.

Enfin, Tayeb qui venait d’Aïn-el-Arbaa était issu d’une famille d’intellectuelles et avait fait toutes ses études à Oran et Alger. Musicien confirmé et professeur de musique moderne et Al-Andaluz, il était directeur de l’école de Tlemcen où on enseignait dans des classes indifférenciées le jazz, les classiques occidentaux, les qaweleb… Son institut invitait régulièrement des musiciens du monde entier pour ouvrir encore plus l’enseignement à ce qui était juste d’appeler dans ces conditions, le langage universel. Seules les musiques dîtes celtiques se sentaient différentes et n’acceptaient jamais aucunes invitations. Tayeb l’admettait en toute humilité. Il avait un faible pour le nay, mais maîtrisait quatre autres instruments à vent. C’était le seul religieux de la bande car disait-il « tout art est divin ».

Ce jour là, les trois frères d’art se retrouvèrent au souk El Kaïssaria de Tlemcen, chez Sabri Al-Adil pour boire le thé.

Le discours.

– Tu sais bien Tayeb, que tu ne me convaincras pas ! Il n’y a pas de divin qui nous guide dans nos improvisations, ni dans nos inspirations ! de notes ou de mots. Rien n’est possible sans le travail. Regarde : Que ce soit toi, Younès ou moi on a passé des heures à ne rien faire d’autre qu’étudier, essayer, combiner les notes, les sons, les mots et les styles pour arriver à qui nous sommes ! Et toi tu dis que c’est grâce à dieu ?

– Ah ! Ne me mêlez pas à vos histoires de dieu et compagnie… plaisanta Younès

– Oh mais je ne veux pas te convaincre khouya ! Et je ne dis pas que grâce à Dieu on a pas besoin de travailler ! Non, justement il est le chemin, notre la récompense ! Il est le fruit de notre travail.

– Bah bah bah bah… toutes les fois où la religion a muselé l’art en général !

– Enfin ? Bach ! Sa musique ! Après des siècles il te transcende ! À part le technicien qu’il fût, tu ressens dans quel état il était quand il a écrit sa musique… sacrée ! Il t’emmène dans sa transe !

– Oui la transe ! ça je veux bien en parler avec vous ! Ça c’est plus mon truc ! Ça te prend d’en bas ! De là ! là ! Et puis ça remonte ! ça te traverse jusqu’à te submerger par le haut ! puis ça t’enveloppe ! des fois même t’es plus dans ton corps ! Tu danses au milieu et tu te vois jouer quand même !

– Younès ! Tu prends trop de substance ! Ils se mirent à rire.

– Non khouya même sans ! Regarde la musique gnawa ! Même ils te guérissent, ils sont médecins de l’âme ! Le maâlem il fait lui même sa guembri ! Il fait sa musique depuis l’arbre et il te transmet la puissance du figuier où il a taillé son bois, la peau du chameau qu’il a tendu pour la table et les boyaux de chèvre pour les cordes, et ils renaissent sous les doigts du maâlem ! il les fait vivre en son dans la transe et ça te touche tout droit !

– Oui ! c’est ça ! Comme Bach ! Ils rirent à nouveau.

Fathi ! Bach s’il était Marocain à une autre époque que la sienne il serait un grand maâlem ! c’est juste une histoire d’époque et de lieu ! Sinon ils ont la même mission…

Younès acquiesça.

Youssef qui écoutait pieusement, prit place dans la conversation :

– Je veux être maâlem !

Les trois compères surpris regardèrent Youssef. Ils voyaient déjà dans son regard qu’il serait Maâlem. Ils mettront en œuvre tout ce qui serait dans leur possible pour qu’il y arrive. Quelques semaines plus tard le garçon avait les plans pour faire sa guembri.

La guembri.

En regardant le manche et les chevilles terminés, Youssef, dans l’ancienne bergerie pensait à ce jour où il rencontra les trois hommes. Il ne lui restait plus que le chevalet à peaufiner. Dans une semaine il récupérera la peau de dromadaire tanné que Hichem le boucher lui avait promis. Le vieux figuier lui avait fourni quelques lattes de bois. C’est du chantier naval que Younès lui apportera des chutes d’acajou. Il était temps de ranger l’objet précieux car il ne restait que trois heures pour exécuter les tâches fermières que Farid Hadji-Choukri lui avait demandées.

La conversation à laquelle il avait assisté au marché de Tlemcen le fit basculer dans une nouvelle existence où le rêve devenait possible… que Dieu le veuille ou non !

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