Amour secret

Préambule.

L’histoire que je vais vous raconter est celle d’un couple naissant. Lui, musicien s’apprête à monter sur scène et il pense à elle. Elle est secrétaire dans la société de production où il tient une permanence les vendredis de conseiller aux artistes. Une correspondance de bureau s’est instaurée entre eux, au départ amicale puis il lui déclare peu à peu sa flamme. Elle est très belle, plus jeune, un gros défaut : elle est mariée…

En coulisse.

La lumière décline en cette journée d’été caniculaire. Il y a des cris stridents qui m’assourdissent et la voix tout aussi aiguë de la présentatrice les domine. Je ferme les yeux comme pour faire abstraction de tout ce qui m’entoure, pour mieux profiter de ce moment de fausse solitude. Nous entrons à jardin et je suis en tête. Je sais que les marches sont devant moi. Il y en a cinq. Ensuite c’est le plateau. Je dois aller dans la pénombre, droit devant à lointain-cour. Ma respiration est calme. Je crois entendre, dans ce tintamarre général, mon cœur battre lentement. Je n’ai pas peur. Je n’ai jamais eu peur dans ces moments là.

Elle.

Je le lui ai dit il y a quelques jours à peine : « j’ai le trac en ta présence… et seulement en ta présence ». J’ai toujours un bon prétexte pour lui parler et ne penser qu’à elle. Ce matin, j’ai cru la voir partout où mes yeux se posaient. Je sais qu’il est impossible pour elle de venir dans un endroit pareil, juste pour me voir. Mais j’espérais quand même sa présence. Un peu comme quand elle est absente du bureau et que je m’obstine à rafraîchir ma messagerie pour vérifier, si par miracle, une réponse d’elle à mon dernier envoi apparaîtrait par hasard sur mon écran.

Nous sommes vendredi et nous ne nous verrons pas. Je pense devenir fou. Une douce folie dont je ne veux pas guérir de peur de mourir un peu plus. Ce matin, j’ai eu de la chance : une connexion internet dans mon vieil appartement ! Autant dire un vrai miracle ! J’ai juste eu le temps de lui écrire « Bonjour coline, juste ce petit message pour que ce vendredi ressemble à un vendredi … » j’ai fait envoi sans même relire. Plus tard je me suis rendu compte que je n’ai pas mis de majuscule à son prénom… trop tard. Mais elle sait que la majuscule est mise tout le temps pour Elle. Dans ces moments là, je suis comme un enfant qui offre un cadeau. J’espère que ce petit mot lui fera plaisir.

Ensuite, je suis parti pour le site d’activité. Le bus m’a déposé tout près du lieu où nous nous sommes parlés l’autre soir. C’est devenu un endroit qui témoigne encore de  la Belle Histoire d’Amour impossible que je vis en ce moment. Un moment magique qui ne m’aurait pas plongé dans une sombre attitude si je n’avais pas eu le poids du stress de ces deux dernières semaines. (Il était nécessaire pour elle que nous parlions après qu’elle ait lu un de mes textes, « l’Ange, la Muse et la Reine » où je parlais de baisers et d’étreintes dont je rêvais de lui donner pour un regard qu’elle me fît… je crains que cette nécessité de me remettre tout le temps dans la réalité sera un jour la cause de l’arrêt de ces écrits… mais c’est un véritable besoin pour elle, ce besoin constant d’être rassurée : je respecte).

Peu importe nos mots qu’ils eussent été durs ou non et pour l’un et pour l’autre, le moment était magique : cet endroit m’a renvoyé un flot de sentiments forts que je ne peux partager avec personne car personne ne comprendrait notre « relation… ». Je suis certain pourtant, que la plupart des gens pleurent, applaudissent, consentent à une Belle Histoire d’Amour, écrite dans un livre ou jouée dans un film ou dans une pièce de théâtre. Mais la vie n’est pas une pièce romantique. Tous ceux qui pleuraient devant l’amour impossible de Tristan et Iseult, jetteraient une première pierre aux êtres de la vraie vie. Je m’en voudrais de dire qu’il ne s’est rien passé entre nous. Certes, il ne s’est rien passé de ce que les gens pourraient, penser, imaginer, blablater. Seulement des mots forts pour des moments forts dans un respect mutuel. Elle ne peut avoir de sentiments pour moi, sans Amour véritable (la Morale du Ciel nous l’interdit…) : du moins c’est ce que j’ai envie de comprendre pour vivre tout ça du mieux possible. Nous nous sommes ce jour là, touchés la main pour plaisanter… comme pour nous dire au revoir… une plaisanterie-prétexte qui souligne une fois de plus notre timidité réciproque. Voilà la seule relation charnelle qu’il y a entre nous. Rien de plus pourtant…

Ce matin-là.

L’organisation pour les finales nationales de gymnastique féminine touche à sa fin : nous jouerons ce soir pour les candidates heureuses ou malheureuses qui, de toute manière, voudront faire la fête.

Je suis en avance. Il est à peine 8 heures. Le camion de matériel de sonorisation doit arriver avant 9 heures. Je descends sur le site, serre quelques mains. Puis une espèce d’angoisse monte. Elle me manque. Je pense qu’elle doit passer bientôt juste au dessus du site pour aller à son travail. Je ne peux plus rester en place. Il faut que je l’aperçoive. Même seulement quelques secondes me suffiraient. Ce serait trop idiot de ne pas la voir. Un vendredi ! Mais c’est aussi idiot de l’attendre : il n’est que 8:15. Au mieux elle passerait vers 8:50. Au pire… j’attends jusqu’à 9:10… J’ai l’air vraiment ridicule à attendre. Mais c’est plus fort que moi : le petit message de ce matin c’est pour elle, la voir c’est pour moi ! que va t elle penser ? J’espère qu’elle ne m’en voudra pas. Je ne veux pas qu’elle me voit… juste la voir en pur égoïste. L’attendre est dans la logique de ma folie quotidienne de ces derniers temps. Donc elle comprendra. Et puis au pire encore elle pourra se moquer de moi… m’en fiche si c’est le prix à payer. « Patron ? Mettez-moi ça sur ma note ! Je paierai à la fin de ma vie !. Je ne sais pas si j’en aurai les moyens mais Maison fait crédit. » Il fait déjà chaud. J’ai l’impression que tout le monde me regarde. Tout le monde sait pourquoi j’attends. Ils vont me jeter la première pierre… Mais s’ils savaient ce que je ressens, ils m’envieraient très certainement.

C’est elle ! Je lève bêtement la main. elle ne me répond pas. Tant mieux : c’est un homme… c’est fou ce qu’il y a comme véhicule gris comme le sien…

Cette fois-ci c’est elle ! Oui. elle me fait signe : elle m’a vu. Je ne vois que son sourire enivrant et sa main, doigts écartés, à la hauteur de son visage, se balance de droite à gauche. Ses yeux sont cachés derrière ses lunettes de soleil. elle est passée très vite : il doit être tard… depuis, l’image de son passage me hante et je passe ce court métrage maintes fois au ralenti pour mieux vivre cet instant. J’en profite pour zoomer sur son visage… Voilà, je vais mieux. Mon delirium est passé.

Tout est devenu presque serein en moi. Plus bas, le camion de matériel à commencer à décharger dans le hall du parc… Lui, je ne l’ai pas vu passer !

L'entrée en scène.

Ma respiration est calme. Cette fois j’entends mon cœur battre lentement…

La présentatrice a cessé son discours haut perché. Elle leur à dit quelque chose à la foule que je n’ai pas entendu : le public se déchaîne…

C’est le top départ pour nous. Un, deux, trois, quatre, cinq marches. Le plateau. Les fumées ont envahi la scène. Il y a des raies de lumières multicolores qui dansent et nous éclairent pour ne pas nous prendre les pieds dans les câbles. Nous devons n’être que des ombres aux yeux du public. Je chausse ma basse. De mon pouce droit, je frappe ma corde pour faire raisonner un sol grave. La guitare me répond. La batterie suit. Je n’entends pas la façade mais il y a une onde de choc dans l’assistance. Les cris redoublent d’intensité quand la chanteuse commence : 3000 adolescentes invisibles face à nous qui nous renvoient notre énergie par leurs cris endiablés. J’ai envie de Lui crier « je t’Aime ». Ces mots résonnent en moi comme un écho sans réponse. Mais l’Énergie qu’ils me procurent est intense : maintenant je peux la partager…

Le concert a commencé.

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