Izan Crespo Lopez dit El Bonito

Josef Kote ~Take a ride

Le patrimoine.

Le patrimoine que Izan Crespo Lopez tenait entre ses mains n’avait plus aucune utilité pratique depuis qu’il eût décidé de vivre dans la montagne en compagnie de l’assemblée de las Cuevas Altas. La décision de quitter Adra fût d’autant plus difficile que de mémoire d’Abderitanos il n’y avait jamais eu d’autres métiers que celui de pêcheur chez les Crespo. Aussi, quand la mer nourricière n’a plus voulu alimenter les étals des humains malveillants, Izan Crespo Lopez dit El Bonito, ne conserva que ce vieux filet de pêcheur qu’il examinait méticuleusement dans le patio de sa maison sur les hauteurs de las Cuevas Altas. Même si elles n’avaient plus besoin d’être réparées, ses mailles de crin avaient gardé ces parfums maritimes qui donnaient à l’air de l’Alpujarra des embruns chimériques. De temps à autre, Paco venait le rejoindre après les travaux matinaux. Même s’il n’avait jamais vécu près de la Méditerranée, il se revendiquait fièrement fils du bassin-de-l’humanité et il partageait avec son ami, les effluves d’un filet réformé.

El pescador.

Izan était un grand philosophe car il était peu bavard. Il avait appris la philosophie sur les bancs de sa barque rouge et bleue (El Bonito) quand le crépuscule noyait le port d’Adra et qu’il partait au large s’éloignant des lumières d’une ville qui se mourrait peu à peu de l’innocence de certains et de la cupidité de tous les autres. Il avait fondé ses bases philosophiques en prenant ce recul nécessaire en toutes circonstances et pour tout événement.

La pêche à la traîne avait deux bénéfices pour les Crespo : le premier était qu’ils rapportaient au port des bonites de qualité, de taille moyenne, très appréciées des restaurateurs locaux. Le second était une sorte d’alerte pour le pêcheur : plus il y avait de bonites sur ses lignes, plus proches étaient les bancs de sardines ou d’anchois car les bonites avaient cette faiblesse que les Crespo connaissaient bien, celle d’une gourmandise indéfectible envers les petits pélagiques.

Quand Izan remontait cinq ou six bonites, il jetait l’ancre, allumait son lamparo et descendait la senne. Il ne faisait jamais de pêche miraculeuse, mais il remplissait suffisamment ses bacs de glace pilée pour alimenter les quelques clients qui lui restaient fidèles. De plus, la vente de ses poissons devait lui permettre d’acheter le carburant nécessaire pour repartir en mer.

Il naviguait seul depuis que les petits pêcheurs comme lui, avaient déserté les traditions pour embarquer sur les chaluts pillards qui rendaient la complicité marine insensée dans ce monde avide de possessions inutiles et de plus en plus invraisemblables. Quand il n’eût plus assez de quoi remplir le réservoir de son bateau du carburant devenu trop cher, Izan abandonna la partie.

Telle était la vie solitaire d’Izan Crespo Lopez.

Marina Orillas Rey.

Marina Orillas Rey avait vécu une grande partie de son existence sur les bancs des universités de la capitale et de Salamanca. Elle entra dans la vie d’Izan sur le quai numéro 7, par une belle soirée d’hiver où la mer donne encore quelques lumières que Marina aimait à peindre. Quand Izan l’aperçut, elle avait installé son chevalet et une toile non loin del Bonito et elle cherchait de son regard d’azur la poésie dans le paysage qui s’offrait à elle. Il fut flatté quand il comprit qu’elle s’était placée là pour peindre son embarcation, et quand il partit au loin pour rejoindre sa pêche, il ressentit profondément son absence à bord del Bonito. Cette nuit là, il se mit à rêver pour la première fois que cette attention fut aussi pour lui. Quand il revint au petit matin sur le quai numéro 7, il ne restait plus que la tendresse du regard de Marina et l’espoir qu’il la vit à nouveau. Elle revint enfin le soir même, et il fut rempli d’une joie et d’une bravoure qui le poussèrent à lui parler. Le marin fit chavirer l’artiste, et ils surent aux premiers instants qu’ils s’embarqueraient tôt ou tard dans un voyage incertain. C’est à la troisième semaine du premier jour de leur rencontre qu’ils prirent un petit déjeuner dans la modeste chambre où vivait Izan. Marina lui donna tout son amour et toute sa tendresse pendant plusieurs semaines, mais elle s’épuisa dans l’environnement routinier d’Izan, et finit par ne plus supporter le climat caniculaire où vivait le pêcheur.

Il comprit que le bonheur de la femme qu’il aimait ne pouvait plus s’accomplir auprès de lui et ils se quittèrent dans une amitié impossible en se souhaitant un avenir chanceux. Ils se serrèrent fort dans les bras l’un de l’autre et Izan espérait peut-être un jour ressentir la même émotion quand il reverrait Marina. Il ne pouvait s’imaginer qu’elle puisse être heureuse dans les bras d’un autre sans qu’une douleur affligeante lui glaçât entièrement le corps, pourtant il acceptait cette idée oubliant avec peine cette souffrance.

Cet épisode amoureux fut aussi décisif pour quitter Adra et Izan rejoignit fatalement l’assemblée de las Cuevas Altas del barrio.

El campo Higo-Chumbo.

Si vous descendez vers la finca Rosa par el camino viejo et que vous prenez le premier chemin à votre main droite, après le cortijo Maria-Luiza de Paco, vous marcherez sur el camino blanco (d’ailleurs je vous déconseille de l’emprunter entre 14:00 et 16:00 : la chaleur y est intenable car sa pierre blanche reflète les rayons d’un soleil déjà ardent). Marchez encore une petite centaine de mètres et vous arriverez sur un champ planté de figuiers de Barbarie, el campo Higo-Chumbo.

Inès est à l’origine de cette idée de plantation pour tous les bienfaits que la plante et le fruit concèdent à la terre et à l’humanité. Les avantages du figuier de barbarie sont nombreux : bien entendu le fruit est un délice et apporte suffisamment de vitamine et d’eau dont le corps à besoin. Ses larges « feuilles » en forme de raquette quand elles sont vieilles, cueillies à la base du cactus, font un excellent combustible et servaient en complément pour le fourrage de Lanès. Les raquettes plus jeunes, riches en fibres, en minéraux, en acides aminés et tant d’autres propriétés qu’Inès avait évoquées pour promouvoir la plantation, présentait des qualités nutritives vitales pour la communauté, le mucilage obtenu par extraction des feuilles ayant un pouvoir certain pour la purification de l’eau potable… De plus, ce cactus méditerranéen pousse sans aucune intervention humaine et se repique d’une manière totalement anarchique, ce qui plut aussitôt à toute l’assemblée.

On avait profité de la présence des vieux figuiers de barbarie sur le terrain existant pour replanter les premiers nouveaux pieds. Au bout de quelques semaines le processus était enclenché et le champ se vit couvert de petites pousses d’abord au plus proche des vieux cactus et des nouveaux, puis de plus en plus éparses sur toutes sa superficie. Il faut dire que l’exposition du terrain était bénéfique puisqu’il donnait plein sud et que les raquettes des plus vieux figuiers s’engorgeaient de l’air marin pourtant à une distance toute à fait conséquente et apportaient une fraîcheur désaltérante à toute une faune. On vit revenir d’abord quelques insectes venus se gorger du sucre des fruits, puis de plus en plus d’espèces d’oiseaux autochtones ou d’autres encore inconnues dans la région qui essaimèrent de leur déjection les premières pousses autonomes, ensuite vinrent les reptiles et plus tard encore leurs prédateurs. Ainsi, ce qui était apparu al Campo Higo-Chumbo attestait une fois de plus ce que le miracle de la vie pouvait accomplir quand la nature s’adapte aux cataclysmes naturels ou artificiels que l’humain avait pu créer.

Quai numéro 7.

Izan descendait parfois à la fraîcheur du soir al Campo Higo-Chumbo. Il rencontrait souvent Lola qui cueillait les fruits du cactus pour des préparations dont elle avait le secret. Sans un mot, elle continuait la cueillette laissant ainsi Izan dans ses pensées solitaires. Il fermait alors les yeux comme pour capter l’air du large, espérant ainsi revoir le quai numéro 7, où une artiste peintre avait posé son chevalet pour peindre El Bonito, rêvant encore que cette attention fut aussi pour lui. Ces quelques mots s’inscrivaient peu à peu dans son esprit dans l’espoir incertain qu’elle puisse les entendre : Avant, j’aimais la mer, ses vagues berçaient doucement mes pensées vagabondes et sur le sillon d’un bateau illusoire, je voyageais jusqu’à ces plages imaginées, dont le sable chauffait le grain de ma peau, en attendant le soir que j’aimais par dessus tout…

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