Juan Antonio Perez-Lavila.

Les rêves.

Dès qu’il ouvrait les yeux, Juan Antonio Perez-Lavila ne voyait qu’un mur blanc. C’était un mur vertical, blanc et ordinaire mais Juan Antonio ne l’avait jamais vu auparavant. Il lui semblait pourtant de plus en plus familier et il ne commença à s’en inquiéter que lorsque ses premiers rêves arrivèrent, souvent cocasses, parfois réels mais toujours troublants. Celui qu’il préférait était quand deux femmes apparaissaient d’une manière suspecte, l’une d’un côté l’autre de l’autre, surgissant parfois à la perpendiculaire de ses flancs. Quand elles disparaissaient il se sentait mieux et il pouvait s’endormir paisiblement.

Ascension.

Avant les grandes crises des années 2020, il y avait à El Ejido deux secteurs qui employaient plus des trois quarts de la population de la ville : le transport frigorifique pour toute l’Europe, et la culture industrielle et intensive des légumes. Un troisième secteur, plus modeste et plus lucratif était celui de la chimie. Le reste de l’économie était partagée entre l’immobilier, la grande distribution, les petits commerces et l’artisanat qui vivotaient par manque de tourisme.

Juan Antonio avait toujours vécu à El Ejido comme son père et le père de son père. Il n’avait d’autre passion que le travail qu’il n’avait de cesse d’honorer depuis ses dix huit ans. Quand il cru avoir le choix de sa carrière (surtout pour ne pas suivre la destinée paysanne de ses aïeux) il ne se doutait pas que son avenir ne lui appartenait plus et que tout était programmé pour qu’il soit inclus dans un processus bien huilé faisant de lui un maillon ordinaire et remplaçable de toute une chaîne productrice à outrance. La force de caractère de Juan Antonio était mise à mal par sa dévotion envers ses supérieurs : les règles établies pour la bonne marche des entreprises où il travaillait, avaient certes des défauts mais il ne voyait d’autre choix que celui de les appliquer sans condition et sans prendre vraiment les mesures et les conséquences que pouvaient entraîner ces actes. Ainsi, d’ouvrier agricole il devînt tour à tour, contremaître, magasinier, puis responsable en logistique dans la première entreprise qui l’embaucha et où il resta dix ans. Dans la suivante, qui était une filiale de la première, il devint en cinq ans à peine, un des responsables technique en produits de traitement. Son rôle était de contrôler le bon dosage des produits administrés aux plantations industrielles d’après les normes gouvernementales. Ces normes étaient dictées par un groupe d’experts indépendants du gouvernement mais dont la majorité des membres était compromis de près ou de loin dans les grands lobbies de l’industrie chimique. Tout le persuadait que sa fonction était le rempart nécessaire et efficace contre les abus dans l’instillation pour les cultures sous serres, du poison nourricier dont il avait la charge.

Cette ascension sociale aurait été la fierté de son père, si celui-ci n’avait pas eu la mauvaise idée de succomber à une leucémie en 2018.

Le rêve.

Quand elle apparut ce jour là, ses yeux noirs sous des sourcils bruns lui souriaient. Son front plissé faisait de même. Juan Antonio lui sourit à son tour. Le bas du visage de la femme était fermé d’un voile bleuté et il ne pouvait qu’imaginer sa bouche toute aussi rieuse. Il sentit pour la première fois ses mains presque glacées sur son poignet et son épaule. Juan Antonio était submergé par un étrange sentiment : une espèce de joie de vivre surdimensionnée. Une sensation de verticalité absolue de tout son être, qui faisait de lui un Homme à part entière. Alors, il ne voulut plus fermer les yeux de peur de se réveiller.

Le soulèvement des chabolas.

Quand Juan Antonio se rendit compte de la situation, il était déjà trop tard pour les précaires et pour les centaines d’ouvriers immigrés venus en grand nombre depuis les années 20 pour fuir la famine et les guerres sans fin de leur pays respectif. Les sécheresses continues et la baisse tragique des nappes phréatiques depuis plusieurs décennies, avaient compromis toute l’économie basée sur la seule production de légumes. Les principaux investisseurs avaient abandonnés le secteur depuis très longtemps et il ne restait plus que quelques autochtones, les travailleurs immigrés, et les possesseurs d’armes telles que la police et une milice xénophobe tolérée et même parfois encouragée par ces derniers. Les salaires des plus pauvres d’entre eux n’avaient pas été versés depuis le mois de novembre. Les révoltes commencèrent début janvier. Ce qui caractérisait cette période était l’absence progressive mais totale des institutions administratives qui auraient pu calmer voire modérer la répression. Mais ce ne fût pas le cas et s’en suivirent des violences aveugles envers une population socialement exténuée, physiquement anéantie, moralement prête à sacrifier sa vie pour revendiquer ses droits et sa dignité. Parmi tous ces pauvres il y avait bien entendu la population immigrée qui vivait comme la plupart des plus pauvres de la cité dans les bidons ville : les chabolas.

La police organisait, dans une violence démesurée, le rassemblement des indignés dans des nasses d’une cinquantaine de personnes, puis arrivaient les milices qui s’en donnaient à cœur joie à coups de matraque, de barres à mine et parfois même d’armes blanches. Le premier jour, par surprise, il y eut beaucoup de morts du côté des réprimés. Le lendemain ils surent s’organiser par instinct de survie et pour défendre leur dignité : ils ne mouraient pas gratuitement, ni sans livrer combat. Quand la police se rendit compte que les miliciens se faisaient massacrer à leur tour, ils chargèrent. Un autre groupe qui n’était pas nassé et qui se tenait à l’écart du champ de bataille, prit à revers la police et il y eut de vrais combats guerriers avec des morts et des blessés de part et d’autre, puis des coups de feu…

Juan-Antonio était dans la rue ce jour là. Un énième coup de feu retentit et il s’écroula.

La genèse.

Rester vertical. Ouvrir les yeux. Ne plus dormir. Vivre.

– Un blessé des révoltes ?

– Non il n’a aucune blessure. Il est tombé devant nous.

– Mydriase à droite, suspicion d’A.V.C. Mettez le sous Héparine suivant le protocole P4 et préparer le cocktail sédatif, B6… Oui ! j’arrive… Les blessés par balles, mettez les directement dans la chapelle, et où est Maria-Lui…

Bougez. Se maintenir vertical. Être un Homme nom de Dieu ! Ne plus obéir. Ne plus être résigné. Se lever. Se tenir debout. Se sentir digne d’être humain .

Quand Juan-Antonio se réveilla à son onzième jour de coma, la brune aux yeux sombres chantonnait dans la chambre dans sa tunique bleue d’infirmière. Elle s’appelle Dolores Morena et plus tard, tout le monde dans l’assemblée de las cuevas Altas del Barrio l’appellera Lola.

Ils arriveront dans les montagnes de l’Alpujarra deux ans avant que Paco ne s’installe dans son Cortijo Maria Luisa.

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