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De Babel à Meilhac.

La tour de Babel était selon la Génèse une tour que souhaitaient construire les hommes pour atteindre le ciel. Pour contrecarrer leur projet qu’il jugeait plein d’orgueil, Dieu multiplia les langues afin que les hommes ne se comprissent plus et ainsi ils cessèrent de bâtir la ville

La famille Pereira était immigrée en France depuis déjà une bonne vingtaine d’années. Elle vivait non loin de Limoges, dans un petit hameau d’une dizaine de maisons où seulement deux ou trois étaient habitées par de vieilles familles paysannes autochtones.

Le père avait quitté son Portugal natal pour la raison vaguement ambitieuse de récolter une fortune si colossale qu’il rachèterait la moitié de Portel, sa ville natale. Depuis l’axe central du bourg jusqu’au pied de la sierra, où coulait quelques rivières asséchées l’été et humides l’hiver, il en ferait sien, augmentant ainsi considérablement le patrimoine de ses aïeux, qui se limitait à cette époque, à quelques ares de terres incultes. Ces ancêtres étaient de pauvres paysans depuis la nuit des temps et il se prît à croire investi de cette mission.

Il partit par le train du soir et revînt un beau matin trois ans plus tard, métamorphosé en maçon peu fortuné. Rien n’avait altéré son enthousiasme, et un je ne sais quoi qui émanait de sa fière personne, faisait l’admiration de tous. De tous et en particulier de Gabriela qui avait 16 ans et des yeux noirs qui ne brillaient que pour lui. Mais son regard à lui ne brûlait que pour toutes les autres.

Une suite d’événements firent qu’ils se rencontrèrent et devinrent amants. Leur relation fut vite découverte et le père de Gabriela, en bon ibérique coutumier, voulut régler son honneur par un mariage. Gabriela croyait en son futur mari, et lui ne considérait rien d’autre que son destin fortuné. Il s’encombra de ce mariage, sans pour autant renoncer à ses ambitions. Il partait en France en mars pour ne revenir qu’en novembre et ainsi au fil des ans, il rassembla sa seule vraie richesse, ces 3 filles : Manuela, Julieta et Nicole.

La mère acceptait cette situation sans même se sentir malheureuse car elle avait l’homme de sa vie et les fruits de son amour.

C’est à la cinquième année de leur mariage qu’il décida de déplacer Gabriela et ses filles dans une vieille bicoque de trois pièces au cœur de ce hameau Limousin.

La masure avait peut être trois cents ans. On accédait à la porte d’entrée par un escalier étroit fait de pierres bancales, sécurisé par une mince rambarde de fer à moitié rongée par la rouille. Le loyer était aussi médiocre que le confort. Gabriela devint nostalgique et ne put que très peu apprendre le Français car les seules personnes avec qui elle communiquait jabotaient un mélange de Français et de patois du siècle d’avant. Les Pereira étaient appréciés dans le hameau. La nostalgie et le mal du pays s’installa alors dans le cœur de Gabriela et l’amour qu’elle portait à son mari se transforma peu à peu en résignation. C’est l’année après leur installation que Carlos naquît. Ce qui aurait pu être un don du ciel fut un drame : Carlos était un enfant différent, sans aucun sens cognitif et ainsi pour toujours. A peine trois mois plus tard, le père, effondré par toutes les désillusions dont sa femme était la seule responsable, quitta le foyer pour s’installer quelque part au Portugal, laissant ainsi Gabriela et ses enfants sans aucune ressource et coupé de tout. Elle espéra son retour encore deux ans puis renonça à tout espoir, consacrant son être entier à ses enfants. Les filles Pereira rejetèrent toutes possibilités de retourner vivre au pays pour ne pas trouver le modèle Lusitanien que représentait leur père. Quant à Carlos, il était pris en chargedans une Maison d’Accueil Spécialisée où il était pensionnaire du lundi au vendredi soir. A 24 ans, Il ne mesurait que 70 cm et vivait en position fœtale. Il communiquait avec le personnel soignant qu’à travers de brèves et fréquentes crises d’épilepsie. Philippe travaillait dans la structure depuis déjà cinq ans. Il avait en charge d’aller chercher Carlos le lundi matin vers 10 heures au hameau, et de le ramener auprès de sa mère et sa sœur (seule Nicole vivait toujours dans le taudis familiale) le vendredi après 16 heures. Autant Gabriela pleurait toutes les larmes de son corps le lundi, autant elle se faisait une joie démesurée d’accueillir son fils et Philippe en fin de semaine. Le vendredi, Philippe montait donc l’escalier incertain avec dans ses bras, Carlos. Il déposait Carlos sur un petit lit installé dans la cuisine à peine éclairée par une banale lucarne très propre à l’intérieur, mais dont l’inaccessibilité transformait en un havre paradisiaque pour les araignées et les poussières de la route. La pièce était courageusement rangée malgré son exiguïté, et la propreté de la pièce principale faisait oublier la misère de ce qui restait de la famille Pereira.

Madame Pereira ne manquait jamais de bredouiller un mélange des trois langues qu’elle maîtrisait très mal avec le même sourire qu’à ses 16 ans que le temps avait largement édenté. Philippe aimait les gens simples et il restait volontiers un peu plus longtemps qu’à l’accoutumé, tant et si bien qu’il réussi à assimiler le langage particulier de Mme Pereira. Un jour pourtant, Mme Pereira ne put se faire entendre. Il l’a fit répéter une première fois, une seconde, une troisième puis une quatrième sans décoder aucun des mots qu’elle prononçât. Nicole, qui avait assisté à la scène depuis la pièce d’à côté, se présenta en secours à sa mère désemparée. Gabriela les yeux humides de reconnaissance envers sa fille, traduit la phrase mystérieuse dans sa langue natale et Nicole s’empressa de décoder et remis tel quel la phrase énigmatique: « Ma mère est très contente que c’est vous qui venait, car elle aime parler avec vous, car vous, vous la comprenez tout le temps… »

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